Extrait de Bad Trip en Faërie


C'est beau, un autodafé ; toutes ces étincelles d'humanité qui s'envolent vers les étoiles… Les pages se tordent, se replient sur elle-même, contorsionistes hystériques, voulant échapper aux flammes impitoyables. Ça rougeoit aux extrémités, ça noircit, un trou jaune, illisible ! Je rêve de voir une bibliothèque livrée au feu. Quant sa cellule flambe, que pense le condamné à perpétuité ? Rit-il de voir la prison honnie ignitée, craint-il pour sa vie ? J'ai toujours détesté ces gros meubles en bois massif et lustré, avec les volumes serrés sur l'étagère. Du flacon sans ivresse ! Mes livres sont empilés, allongés lascivement, ou dorment au pied du lit, chiens fidèles, nymphomanes repues. Ils sont sales, déchirés, cornés, tachés, pliés, arrachés, vivants ! Des pages se promènent, d'autres rongent lentement la reliure qui les tient enchaînées. Corps détruits, esprits cherchant l'illusion de la liberté, ils ont commis tous les abus. Les collections sont dépareillées, il y a l'éclat de la diversité, et surtout cela ne me procure ni satisfaction ni contentement; ceux-là ne sont pas le reflet de mon érudition, ni des outils au service de mon intelligence ; c'est moi leur esclave, je mendie des parcelles de beauté, dévorant ; un famélique bientôt chassé, indigne.
Peu m'importent les détails matériels, caractères, pagination, papier, reliure ! On n'a jamais rien écrit de plus beau que “The publisher asks the reader's indulgence for typographical errors unavoidable in the exceptional circumstances.” Ne vous excusez surtout pas, madame Sylvia Beach !
Je sors dans le jardin ; ça souffle un peu sur les feuilles encore vertes, et on entend les oiseaux. Tout est paisible, mais on ne fait qu'y passer, nous sommes des étrangers dans cette saison, et sa beauté putréfiée nous échappe, pas de reflet dans une flaque de boue.