Extrait des Dits de la Saigne


Si ceux de faërie semblent aussi portés sur la bagatelle, outre qu’il en aille sans doute ainsi de leur nature féerique, c’est qu’une fois l’an, la Saigne s’assèche sans remède. Au temps venu, au cycle des saisons du vieux monde, la rivière se tarit à sa source. Le marais se meurt et tous ses enfants retournent à la glaise épaisse. Alors, peut-être, maître Castor regrette-t-il le discours léger d’une fée-papillon, dont les ailes ne sont plus que menue poussière sur la terre craquelée… Les korrigans aux nez recroquevillés s’endorment sous les pierres, dépouilles inertes privées de vie… Les follets brûlent d’un feu froid… Les orchidées carnivores se fanent et leurs fleurs ne portent plus que la senteur de la mort qui s’insinue partout en faërie, à l’approche de la sécheresse de la Saigne. La rivière des rêves coule et nourrit les enfants de faërie… jusqu’à l’été. Chacun, auparavant, aura tenté de préserver son essence précieuse en s’accouplant fiévreusement. Mais le temps des mythes arrive à son terme. La Saigne renaît plus faible à chaque printemps, et la faërie se dépeuple toujours un peu plus à chaque saison sèche. Il viendra une époque où le bâton gravé d’oghams n’aura plus d’utilité, parce que ceux de ce pays auront simplement disparu. Licornes au nimbe blanc, nymphes lutines, salamandres au regard de braise, tarasques au cœur enflammé, tous, du plus petit des êtres-fées au plus imposant des esprits élémentaires, ne seront que souvenir et contes pour les enfants des Hommes.Alors les derniers fils et les dernières filles de la Saigne, fin de race de faërie, font fi de nos mœurs et de nos coutumes, car il leur faut, en hâte avant l’été de leur espèce, trouver leur âme sœur. Leurs saisons n’ont pas la durée des nôtres et ils se refusent à sombrer dans l’oubli.
L’Hydre chimérique et le Dragon sont déjà vieille histoire, sinon dans les livres de légendes et dans les prières discrètes du peuple des marais de la Saigne. Au terme des années de leur longue vie, eux seuls qui survivaient aux étés de la Saigne, se sont lassés, dit-on, d’être uniques en leur genre. La Chimère engendrait ses amants de sa chair et les dévorait de son désir. Mais chacun de leurs visages, pareil au sien, hantait toutes ses nuits. Et quand elle ne fut plus que Cauchemars, elle s’injecta son propre venin dans le cœur… Quant au Grand Ver, il se rongeait ailes et queue, l’Ouroboros. Ses déjections divines fertilisaient la Saigne, et l’eau de la Saigne lui était jouvence, avant qu’elle ne vint à manquer et que le jeûne l’affamât. Quand il ne fut que serpent sinueux, vulgaire lézard sans ailes rampant à même le sol, alors il brisa son interdit et alla trouver le cadavre encore chaud de l’Hydre. Il s’était affaibli et le poison instillé dans son sang terne fut suffisant. Telle est, du moins, la légende que l’on dit dans le pays.Dans la crainte du Grand Été, les enfants de la Saigne gardent encore espoir, car le Dragon a brisé l’interdit en mangeant autre chair que la sienne.
Et c’est là, dans les marais de la Saigne, entre noues fangeuses et joncs malmenés par le vent, à la veille d’un été, que commence véritablement mon récit.