Samuel Taylor Coleridge
Koubla Khan
Ou la vision d'un rêve
Un fragment
Le fragment qui suit est publié ici sur les instances d’un poète dont la célébrité est aussi grande que méritée, et en ce qui concerne les propres opinions de l’Auteur, plus à titre de curiosité psychologique que pour de quelconques mérites poétiques qu’il y supposerait.
Au cours de l’été 1797, l’Auteur, alors en mauvaise santé, s’était retiré dans une ferme isolée entre Porlock et Linton, dans la lande d’Exmoor, aux confins des comtés de Somerset et de Devon. Par suite d’une légère indisposition, on lui avait prescrit un analgésique, qui eut pour effet de l’endormir sur sa chaise alors qu’il lisait la phrase suivante, ou des mots de même substance, dans les Pérégrinations de Purchas : « Le Khan Koubla ordonna de bâtir un palais en ce lieu, avec un jardin majestueux près d’icelui. Et dix milles de terrain fertile furent ainsi enclos de murs. » L’Auteur demeura environ trois heures dans un profond sommeil, des sens externes tout au moins, et a la plus vive assurance de n’avoir pas alors composé moins de deux cents à trois cents vers ; si l’on peut vraiment appeler composition ce surgissement d’images devant lui comme des choses véritables, produisant en parallèle les expression correspondantes, sans le moindre sentiment ni la conscience d’un effort. Au réveil, il lui sembla garder un souvenir distinct de l’ensemble ; il prit une plume, de l’encre et du papier, et plein d’ardeur,mit à l’écrit sans délai les vers qui sont ici préservés. C’est alors qu’il fut malencontreusement appelé au dehors par quelqu’un qui venait de Porlock pour affaires et le retint pendant plus d’une heure ; et lorsqu’il revint dans sa chambre, il découvrit, considérablement surpris et mortifié, que bien qu’il conservât quelques souvenirs vagues et confus de la teneur générale de la vision, tout le reste, à l’exception de quelque huit à dix vers et images épars, s’était dissipé comme les images à la surface d’un ruisseau dans lequel on a lancé une pierre, sans malheureusement qu’elles ne se reforment par la suite !
Alors tout le charme
Est rompu — tout ce monde si beau de fantômes
S’évanouit, et cent cercles s’épanouissent,
Chacun déformant l’autre. Ô demeure un moment,
Pauvret ! qui à grand peine oses lever les yeux —
Le ruisseau bientôt se refera lisse ; bientôt
Les visions se reformeront ! Adonc il reste,
Et bientôt les fragments flous des formes jolies
Reviennent en tremblant, s’unissent ; et de nouveau
La mare est devenue miroir.
L’Auteur toutefois, en partant des souvenirs qui survivent en son esprit, s’est souvent proposé d’achever pour lui-même ce qui lui avait été pour ainsi dire octroyé. Αὒριον ἃδιον ἂσω : mais le demain reste à venir.
Comme contraste à cette vision, j’ai adjoint un fragment d’un caractère très différent, qui décrit avec la même fidélité le songe de la souffrance et de la maladie.
À Xanadou, Koubla Khan fit bâtir
Un palais majestueux à son plaisir,
Où par des grottes pour l’homme démesurées,
L’Alphée, fleuve sacré, allait courir
Dans une mer dessoleillée.
Ainsi, de murs et tours, deux fois cinq milles
Y furent enclos de terrain fertile :
C’étaient des jardins brillants aux ruisseaux sinueux,
Où les arbres à encens fleurissaient nombreux,
Et c’étaient des forêts vieilles comme les monts
Entourant des coins ensoleillés de gazon.
Oh ! cependant, cet abîme romantique taillé
De par une cédraie sur le mont verdoyant !
Un lieu sauvage ! tant saint et enchanté
Que sous la lune à son déclin toujours hanté
De plaintes d’une femme à son démon-amant !
Et de cet abîme, en un continuel désordre liquide,
Comme de cette terre une haleine épaisse et rapide,
Une puissante fontaine jaillissait par moments.
Au milieu de son flot intermittent,
D’énormes fragments rebondissaient comme des grêlons,
Ou sous le fléau du batteur le grain garni de son ;
Et parmi la danse perpétuelle de ces rochers,
Il s’échappait par moments le fleuve sacré.
Cinq milles serpentant dans ses méandres en dédale,
Le fleuve sacré courait bois et val,
Puis atteignait les grottes pour l’homme démesurées
Et se jetait en tumulte en un océan inanimé :
Et dans ce tumulte Koubla ouït de loin dans l’air
Des voix ancestrales prophétisant la guerre !
L’ombre du palais de plaisance
Flottait sur les vagues à mi-distance,
Où s’entendait le mélange des notes
Depuis la fontaine et les grottes.
C’était un miracle de rare audace :
Un palais au soleil sur des grottes de glace !
Une damoiselle à son dulcimer
M’apparut un jour en vision :
C’était une fille d’Abyssinie,
Et sur son dulcimer elle jouait
En chantant le mont Abora.
Pussé-je ranimer en moi
Sa symphonie et sa chanson,
J’y gagnerais un bonheur si profond
Que par une musique longue et claire,
Je bâtirais ce palais dans les airs,
Ce palais au soleil ! et ces grottes de glace !
Et tous ceux qui entendraient le verraient en place,
Et tous crieraient : — Gardez-vous ! Gardez-vous !
Ses yeux étincelants, ses cheveux fous !
Tissez un triple cercle autour de lui,
Et fermez les yeux de terreur sacrée :
Car il s’est nourri de miellée,
Et a bu le lait du Paradis.