Extrait de La Guivre des Vaux


A quelques centaines de toises à l’est du lieu où l’arpenteur reprenait ses relevés de la veille, le Chevalier de Poissy pénétrait dans l’obscurité attentive de la haute futaie de châtaigniers qui entourait la Fontaine aux fées. Le lieu était toujours aussi sinistre et Poissy, qui en avait vu d’autres et des bien pires, ne s’expliquait pas l’étrange angoisse qui lui serrait la gorge et le ventre. Une désagréable sensation d’être observé l’accompagnait et il devait se retourner régulièrement pour s’assurer que personne ne le suivait. La voûte sombre des châtaigniers formait à présent une oppressante galerie végétale et il n’avançait plus qu’avec une grande réticence. En haut de la pente, le sentier s’ouvrit sur une sombre clairière. La vue d’un ancien muret ruiné couvert de ronces et de plantes grimpantes, tout au bout du chemin, lui redonna un peu de courage. En approchant, il découvrit que le muret surplombait un petit étang d’environ trente pieds de côté, entouré de larges margelles usées et décorées d’antiques mousses brunes et grisâtres. Dans le coin de l’étang orienté vers le nord, de longues tiges de massette sombre se dressaient dans l’air immobile, telles de funestes quenouilles crépusculaires. Tout autour, les fûts des châtaigniers formaient les piliers de l’obscure clairière où le soleil ne semblait jamais vouloir s’inviter, et leurs branches se rejoignaient loin au-dessus du sol dans une complexe croisée d’ogive où se mêlaient doubleaux, formerets, liernes et tiercerons. Au cœur de cette sinistre abside païenne abandonnée des anciens dieux : la Fontaine au fée. Elle dégouttait timidement dans l’étang depuis la base du muret ruiné, comme prisonnière d’un maléfice. Son léger ruissellement était comme le joyeux chant des oiseaux à la sortie d’un rude hiver, comme l’éclosion d’un perce-neige aux premières lueurs du printemps.
Poissy s’approcha, comme attiré par l’eau. Il vit alors la jouvencelle assise sur une pierre brisée derrière le muret. Celle-ci eu un geste de recul et dans ses yeux verts la surprise côtoyait la curiosité et la méfiance.