Extrait de Aux Frontières


Autrefois j’allais encore jusqu’à la Cité d’Evinemi, l’Ocre dorée du Royaume des Inemi. Mais la Cité est loin, et les sables l’ont prise. Il n’y a plus d’Inemi là-bas, maintenant, et j’ai cessé de m’y rendre. Je m’affaiblis aussi, et je n’ai plus la force de reprendre mes anciennes routes… Mon attention est tournée ailleurs maintenant. Vers mes deux arbres. Nous sommes là au milieu du désert. Nous attendons. Parfois, je me demande pourquoi, quoi, et jusqu’à quand. Parfois j’ai envie de m’éteindre pour de bon et d’abandonner cette lutte contre le désert qui m’épuise. Mais à chaque fois le bruissement inquiet de leurs feuilles me réveille de ma torpeur, et je me dis que rien que pour eux, je dois continuer mon chant. Qu’ils veillent sur moi autant que je veille sur eux. Que la tentation du désert a failli me réduire à sable. Comme elle est en train d’affaiblir l’Inem qui marche. Il est temps qu’il vienne à moi, avant que de devenir sable à son tour. Il n’est plus guère de salut pour les Inemi ici. Ils sont condamnés. Le vent des sables m’a rapporté qu’ils s’étaient enfuis du Royaume des Inemi, que celui-ci était vide maintenant… que le sable avait envahi les rues et les masures, les châteaux et les tours de garde. Il n’a pas su me dire pourquoi ils étaient partis. C’est le vent de la mer qui m’a répondu : les Inemi se sont évadés pour échapper au sable, pour bâtir ailleurs, car le Désert dévorait tout. Ils ont passé la mer pour trouver par delà elle d’autres terres à coloniser. Mais il n’a pas su me dire s’ils s’étaient demandés pourquoi le Désert dévorait tout. Moi, je le sais. Mais ils ne sont pas venus me le demander. Leur fuite ne les protégera pas. Le Désert les poursuivra. Il est arrivé à la mer, déjà. Il la franchira. Bientôt il viendra toquer aux portes de leur mémoire. Mais je serai trop loin alors ; je ne pourrai plus rien pour eux. Et à la fin, je resterai seule avec mes deux arbres… A la fin, se posera encore la question du pourquoi. Et combien de temps encore mes arbres veilleront sur moi ? Ne finiront-ils pas par fatiguer à leur tour, à cesser de bruire au dessus de moi ? Alors nous deviendrons sable. Et seul le Désert restera. Pour toujours. Cette pensée me fait frémir, et mes arbres secouent leurs branches. Non. Il n’est pas temps d’y penser encore. Je tends mes pensées ailleurs…